Stabat Mater
Pénétrer le mystère, les oreilles grandes ouvertes,
le cœur à nu et le pinceau à la main ou vivre créativement son mythe Retour...
Daisy Mottier Beltrami est entrée dans ce travail sans vraiment se rendre compte des changements essentiels qu’il opérerait aussi bien dans la conception de sa créativité que dans sa vie.
Maintenant qu’il est terminé est-elle tout à fait consciente de ce qui s’est joué et des prolongements possibles ? C. G. Jung parle de l’action de la « fonction transcendante » qui entre en jeu sans qu’on l’attende et qui permet de ressentir le sens aussi bien dans la forme qui s’épanouit que dans la compréhension qui s’ouvre. Pour moi, il s’agit d’un réel travail de création où l’individu accepte d’être transformé par ce qu’il transforme.
Il y a longtemps que je suis le cheminement créatif de Daisy, Je pense qu’avec ce dernier travail elle a franchi un cap décisif, non seulement par rapport à son ampleur, son exigence et par la qualité plastique évidente des résultats, mais surtout par une véritable rencontre créative avec elle-même, avec ce qui l’habite et la meut, avec aussi ce qui a pu et peut la bloquer sur le chemin. D’une certaine manière, peut-être encore plus que pour d’autres, cette rencontre vitale était dans son destin ; mais, l’important était qu’elle se fasse dans un travail alchimique où l’individu-artiste et la matière-œuvre puissent travailler miraculeusement en synergie.
En choisissant intuitivement d’entreprendre ce travail, derrière une décision consciente ambitieuse d’avoir pour sa peinture le support d’une musique (pas n’importe quelle musique !) ─ avec les problèmes difficiles de trouver des solutions adéquates pour passer de l’une à l’autre ─ son inconscient inspiré avait un autre projet, celui justement de lui faire vivre créativement son mythe, seul moyen pour aborder sur un plan universel un destin personnel. Sans l’avoir vraiment voulu, elle a pu ainsi se confronter picturalement à ses questions existentielles vitales et transcender sa blessure.
Daisy a rejoint mes cours en 2000, à un moment douloureux de son existence vécu comme un insupportable et incompréhensible coup du sort : la perte tragique de son fils. Mater dolorosa… Une place libérée au dernier moment, par un hasard significatif a posteriori, semblait lui avoir été offerte comme un soutien et une réponse créative à son désarroi. J’en ai eu tout de suite l’intuition, et ce magnifique travail qu’elle présente ici en est la confirmation. Ce thème abordé comme un exercice pictural est devenu le sien et lui a permis d’entrer en peinture, de l’intérieur.
De nombreuses étapes lui ont permis d’en arriver à l’exécution de ce travail. Je retiendrai d’abord ces deux grandes peintures, « Départ » et « Breaking the line » (« Cassure »), réalisées dans les ateliers « Ici, Maintenant » à Sécheron, qui ont démontré ses capacités énergétiques et plastiques d’affronter de grands formats sur des thématiques analogues déjà bien ancrées en elle. Il y a eu ensuite ces travaux de cinq peintures carrées de même dimension reliées en mandala cruciforme dont elle a expérimenté sa structure intime, celle de la croix, et où elle a pu exercer ses possibilités de réunir dans un tout cohérent des toiles indépendantes ; expérience nécessaire pour aborder le grand polyptyque qui conclut la série. Il y a eu aussi dernièrement ce « leporello » qui a fait apparaître sa blessure toujours ouverte et l’urgence d’une question qui attend toujours sa réponse. Et puis, il y a eu le départ de ce grand travail avec cette performance où elle a peint devant nous à l’écoute de cet intense Stabat Mater de Jean-Claude Schlaepfer. La porte était ouverte, et elle était prête à pénétrer le mystère, les oreilles grandes ouvertes, le cœur à nu et le pinceau à la main, à se confronter à la nigredo…
Dans ses esquisses, l’emploi des dominantes noires, rouges et blanches avec des matières généreuses et vigoureuses ─ les trois couleurs habituelles des étapes d’un développement alchimique sous le nom de nigredo, albedo, rubedo ─ a favorisé l’expression et la transformation de sa révolte profonde.
Dans l’imposant quadriptyque final du Stabat Mater, il est intéressant de comprendre l’apport et le rôle de la couleur or dans laquelle baigne l’ensemble. Elle parle physiquement et métaphoriquement de la transformation alchimique (celle du plomb en or) propre à l’élaboration de ce travail et à son thème. Cette non-couleur a effectivement la spécificité de se transformer suivant l’éclairage, et ces compositions peuvent paraître très sombre, voire presque noires par endroits, ou bien, au contraire, peuvent devenir lumineuses, l’or pouvant paraître presque blanc.
Nous en avons parlé avec Daisy par rapport au choix à faire de l’éclairage pour les reproductions de ce travail dans cet ouvrage. Pour signaler cette particularité de l’or, je me dis maintenant que le mieux serait de montrer plusieurs versions différentes. Je pense que ce changement de tonalité suivant l’éclairage ou le déplacement du spectateur fait partie inhérente de l’œuvre. Il souligne le passage, propre au Stabat Mater, qui peut s’opérer dans le deuil entre la souffrance douloureusement noire et l’or illuminé de la grâce.
Je souhaite à Daisy de poursuivre avec autant de force et de bonheur sur cette voie exigeante et profonde de la création qui, hors des explications, est source de sens et de vie.
Gilbert Mazliah, Artiste, Peintre, Enseignant
Mouresi, Pélion, Grèce, 25-26 septembre 2008 Retour...